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BATANY Pierre (1888-1955)

lundi 5 septembre 2011, par Fañch Postic

BATANY Pierre

(1888-1955)

par Yann Celton et Fañch Postic

Biographie
Pierre Batany est né à Douarnenez le 22 juillet 1888 (son père est directeur de l’école communale de Plogonnec). Il a fait ses études au collège de Lesneven et à l’université catholique d’Angers. Après avoir été ordonné prêtre en 1914, il enseigne au collège de Lesneven. Aumônier à Saint-Louis de Châteaulin en 1838, il soutien une thèse de doctorat à l’Université de Rennes qui a pour sujet "Luzel Poète et folkloriste breton". En 1947 il est nommé curé de Saint-Mathieu à Quimper puis chanoine honoraire en 1948, ville où il est décédé le 23 août 1955.
Batany Pierre_1888-1955_Chanoine
Le collecteur
L’abbé Batany est surtout connu pour ses recherches sur François Marie Luzel. Il s’st également intéressé à Madame de Saint-Prix et a publié différents articles sur la littérature orale sous le pseudonyme de Kloareg ar Veuzid.
Pierre Le Roux, dans le compte-rendu qu’il fit de la publication de la thèse de l’abbé Batany (Annales de Bretagne, vol.50, 1943, p.211-212), écrit que ce dernier "n’a pas l’âme d’un folkloriste" ; "ces guerzes et ces sones recueillies avec tant de ferveur par Luzel ne trouvent guère grâce devant lui. Leur originalité, faite de simplicité naïve, le touche peu. [...] Enfin l’intérêt folklorique des contes et des mystères ne l’a pas frappé." Pierre Le Roux reproche aussi à l’auteur de pencher nettement du côté de La Villemarqué sur la question de l’authenticité des chants du Barzaz-Breiz.
Au collège de Lesneven, l’abbé Batany demandait pourtant à ses élèves de recueillir pour lui des chansons bretonnes. (souvenir de Fañch Postic (1917-2004) qui fut son élève vers 1936-37). Qu’en est-il advenu ?
La bibliothèque bretonne de l’abbaye de Landévennec (fonds Le Breton) conserve des matériaux qui ont servi à la thèse de l’abbé Batany, et la bibliothèque du Centre de Recherche Bretonne et Celtique à Brest, des copies de différents manuscrits de Luzel réalisées par l’abbé Batany
http://www.univ-brest.fr/crbc/menu/Bibliotheque_Yves-Le-Gallo/Fonds_d_archives/Fonds_Abbe_Pierre_Batany

Bibliographie
Publication de Pierre Batany :
Luzel poète et folkloriste breton 1821-1895, Rennes, Imprimerie Simon, 1941.
Kloareg ar Veuzid, "An Itron Sant Prix", dans Skol ha Ober, 20, 1943, p.10-32.
Kloareg ar Veuzid, "An danvez marserez e kontadennou F. an Uhel", dans Kaierou Kristen, 1, 1945, p.18-39.
Publications sur Pierre Batany : nécrologie dans la Semaine religieuse de Quimper et Léon, 1956 p. 579-582 :

Documentation :
nécrologie dans la Semaine religieuse de Quimper et Léon, 1956 p. 579-582 :

Nécrologie
M. le chanoine Pierre Batany curé de Saint-Mathieu de Quimper
Voici plus d’un an que le 21 août 1955, après une agonie de deux mois, s’éteignait M. le chanoine Batany, curé de Saint Mathieu de Quimper. Celui qui accepta d’écrire sa notice biographique pour la semaine religieuse s’excuse de n’avoir pu rédiger plutôt un article documenté sur un maître à qui il doit beaucoup, et de n’avoir pu faire les recherches qui auraient complété les précieux documents aussitôt prêtés par la famille.
Pierre Batany naquit à Douarnenez le 24 juillet 1888. Ce fut l’aîné des huit enfants de Magloire Batany, instituteur de l’enseignement public, 26 ans, originaire de Telgruc, et de sa jeune épouse de 16 ans, Augustine Jeanne Marie le Beuze. Cinq vocations s’épanouirent dans ce foyer chrétien et généreux : deux prêtres et trois religieuses, dont survivent une clarisse, et une religieuse de l’immaculée de Saint-Méen, assistante de la supérieure générale.
Pierre Batany fit de brillantes études au collège de Lesneven. La famille conserve la liste des 13 prix, récompensés par autant de beaux livres, qu’il remporta dès la première année. Elle conserve aussi son livret scolaire, qui fait revivre sous nos yeux ses trois dernières années. Les générations d’élèves qui ont vu en lui le professeur de lettres idéal seront surprises d’apprendre qu’il excellait surtout en sciences et en mathématiques. Néanmoins, il semble avoir été particulièrement cher à ses professeurs de lettres. « Il m’a charmé par son travail opiniâtre, dit M. Colin, en Seconde. Au reste, il a mis tous ses efforts au service d’une belle intelligence. »
Et le célèbre M. Steun, professeur de Première, écrit : « Elève excellent, d’une conscience et d’une application irréprochable. S’est montré également brillant pour toutes les matières littéraires, parce qu’il n’a jamais rien négligé. Mes longs souvenirs de professeur ne me rappellent pas d’élève plus constamment ardent à la besogne quotidienne, quelle qu’elle fût. » Le professeur de physique notait : « C’est de beaucoup le meilleur élève de Première A.3 On trouvera d’autres détails sur cette période de sa vie dans En Avant, janvier 1956. Ce bulletin du collège de Lesneven retracera aussi sa vie de professeur.
Après son année de Philosophie, terminée en juin 1908, Pierre Batany entre au Grand Séminaire diocésain. Les lettres d’ordination retrouvées sont datées de juillet 1909 (tonsure), juillet 1910 (ordres mineurs), juillet 1913 (sous-diacre) et janvier 1914 (diacre). Il reçut la prêtrise en juillet 1914.
Ajourné en 1909, il fit 2 ans de service militaire, au 131e R. I., du 5 octobre 1910 au 25 septembre 1912, et fut secrétaire au bureau de recrutement de Brest.
Presque au lendemain de sa prêtrise, le voilà de nouveau mobilisé pour cinq ans, du 11 août 1914 au 26 juillet 1919. Il a connu pendant sept années pleines la vie de soldat de 2e classe. Ceux qui ont appris à leurs dépens combien elle est peu épanouissante sur le plan intellectuel n’en éprouveront que plus d’admiration pour l’ardeur que M. Batany a témoignée toute sa vie au service d’une culture désintéressée.
Durant la guerre, il fut classé « service armé », mais affecté au service sanitaire, il fit comme tel la campagne d’Orient : embarqué à Marseille le 27 janvier 1917, il arrivait à Salonique le 11 février. Le 16 août, une crise brutale de paludisme le terrassait, avec 41° de fièvre. Hospitalisé jusqu’au 10 octobre, il était de retour en France le 1er janvier 1918. Le 17 août 1918, il était de nouveau déclaré « apte aux armées combattantes ». Enfin, le 22 juillet 1919, on l’envoyait se faire démobiliser à Quimper.
Durant l’année scolaire 1010-20, il enseigne les sciences dans la maison où il s’y était initié de façon si brillante, sous un supérieur. M. Moënner, son ancien « principal » du « collège universitaire », qui le recommandait à la fin de sa Première « comme l’un des meilleurs élèves formés par le collège de Lesneven ». Mais l’année suivante on le voit passer aux lettres, en Troisième. Puis il s’absente une année pour aller en Faculté compléter sa formation littéraire, avant de reprendre sa classe avec le grade de licencié. Le signataire de ces lignes y fut son élève en 1923-24, et encore en Première deux ans plus tard. C’est par ses années d’enseignement que M. Batany semble avoir exercé l’action la plus profonde : volontiers ses anciens élèves, laïcs aussi bien que prêtres, reconnaissent lui devoir le meilleur de leur formation intellectuelle, et le goût du travail bien fait.
Il avait plaisir à les recevoir plus tard à son aumônerie du collège Saint-Louis à Châteaulin, puis au presbytère de Saint-Mathieu de Quimper. C’est surtout d’études qu’aimait les entretenir leur vieux maître, si absorbé qu’il fût par la direction et l’administration d’une grosse paroisse urbaine, par la préparation de sermons, de cours d’instruction religieuse, de causeries et conférences fort appréciées des auditoires les plus divers, par l’agrandissement et la modernisation des écoles paroissiales, avec les tracas que seuls connaissent ceux qui ont passé par là. Il cachait de son mieux, mais avec un bonheur inégal, combien lui pesaient les soucis matériels inhérents aux moyens modernes d’apostolat, et aux moments de loisir il se replongeait avec délices dans ses chers livres. Il était justement fier de « ses bibliothèques » et particulièrement de sa bibliothèque bretonne, qui sera l’un des trésors de la nouvelle abbaye de Landévennec : elle ne pouvait recevoir meilleure destination. Qu’on permette au chroniqueur de revenir sur ces années de professorat qui l’ont lui-même si profondément marqué. M. Batany était professeur né. Malgré sa petite taille (il en plaisantait lui-même le premier : « 1 m. 47 en hiver, 1 m. 48 en été », nous assurait-il, alors que son livret militaire porte 1 m. 49) il émanait de lui comme une autorité naturelle qui en imposait aux plus turbulents, et qui se manifestait, par exemple, par un changement immédiat de climat psychologique lorsqu’il lui arrivait de succéder dans une classe une étude à un professeur ou un surveillant dont la stature plus haute intimidait moins. Il punissait rarement. La punition la plus efficace, la seule peut-être dont se souviennent ses premiers élèves de Première, était la suppression du quart d’heure de lecture du samedi soir, de 15 h. 45 à 16 heures ; pour connaître la suite d’un roman passionnant lu à la perfection par le maître, nous restions sages toute la semaine.
Dans les devoirs français, il savait faire comprendre l’importance non seulement du fond et de la forme, mais du plan, de la composition, de l’enchaînement des idées, et de l’art des transitions, toutes choses dont il se plaisait à montrer des modèles dans les textes latins ou grecs étudiés. On peut dire que c’est surtout par la version latine, et grecque, qu’il nous enseignait l’art de bien écrire le français, en luttant à la fois d’élégance et de précision avec le modèle antique. Il savait non seulement relever les fautes, mais encourager les efforts, applaudir aux trouvailles. Il lui est arrivé de marquer un bon point pour un contre-sens flagrant, parce que l’élève avait déployé des prodiges d’adresse pour donner un sens à une phrase rendue absurde par une faute d’impression demeurée insoupçonnée, equitem au lieu de equitum : geste d’éducateur plus encore que de professeur.
Ses explications de texte, ses exposés de littérature, étaient émaillés de rapprochements inattendus et toujours instructifs, puisés dans ses souvenirs de voyage en Orient, sa formation scientifique, linguistique ou musicale, sa connaissance approfondie de la Bretagne, de la langue bretonne, des littératures celtiques. Ce n’est pas de lui qu’on aurait pu dire que la culture classique devenait entre ses mains un instrument de déracinement : bien plutôt un moyen d’enracinement en même temps qu’une ouverture sur l’univers. Il sut inspirer cet esprit à beaucoup de ses élèves.
Il aurait pu devenir l’initiateur de l’introduction des études bretonnes dans nos collèges, et il avait commencé à Lesneven une série de cours de breton et de conférences sur la littérature en la musique bretonnes, qui obtinrent le plus vif succès. Mais c’était l’époque où la jeune équipe de Breiz Atao venait de découvrir dans les fêtes bretonnes le terrain idéal pour sa pro-, pagande, ces fêtes dont rêvaient naturellement les auditeurs des cours de breton, et que leur jeunesse défendrait mal contre les beaux parleurs. Le docteur Cornic a raconté, au Bleun-Brug de Landivisiau de 1955, dans une captivante conférence aujourd’hui publiée, la genèse de cette infiltration politique dans un mouvement culturel.
Ce fut l’origine des petits troubles qui gâtèrent peu à peu l’atmosphère sereine et joyeuse où avait débuté, l’entreprise lesnevienne : il fallut bientôt l’abandonner. Et il fallut que ses anciens élèves, de longues années plus tard, racontent à M. Batany certains détails confidentiels de l’affaire pour qu’il comprît comment avait échoué une entreprise qui lui était chère entre toutes, et qui aurait pu donner un essor inespéré aux études bretonnes. Ce fut la grande déception de sa vie. Il s’efforça d’oublier sa peine en se remettant seul au travail. Il avait déjà obtenu en 1924 le diplôme supérieur d’études celtiques, Il se mit à préparer une thèse de doctorat d’Université sur le poète et folkloriste breton Luzel (1821-1895), qu’il soutint avec succès à Rennes en 1941, devant un auditoire nombreux et vivement intéressé.
Il restera de lui ce fruit magnifique de son labeur courageux et solitaire, et sa bibliothèque bretonne à Landévennec, où l’on pourra consulter des livres et revues ailleurs introuvables. Mais personne ne saura jamais combien il est encore présent parmi nous, par les résultats de son activité sacerdotale, de ses cours et conférences, et par le goût du travail bien fait qu’il a su inspirer à tant d’élèves, ou affiner chez eux.
Puisse Dieu lui avoir réservé bon accueil en son paradis, auprès des vieux saints de cette Bretagne qu’il a tant aimée.
F. F. [probablement François Falc’hun]
Semaine religieuse de Quimper et Léon, 5/10/1953 p. 579.